MAGAZINES

 

ARTICLES ET DOSSIERS SUR LE SOMMEIL & LE RÊVE

PARUS DANS LA PRESSE

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2016

 

Pour la Science, n°459, janvier 2016

Pourquoi rêvons-nous ?

Par Isabelle Arnulf


Les neurosciences ont ouvert de multiples fenêtres sur le rêve, qui occupe plus du quart de notre vie. En dévoilant ce qu'il contient, elles révèlent peu à peu à quoi il sert.

L'auteur
Isabelle ARNULF est professeur de neurologie à l'université Pierre-et-Marie-Curie, chef du Service des pathologies du sommeil à l'Hôpital de la Pitié-Salpêtrière et chercheuse à l'Institut du cerveau et de la moelle épinière (Inserm U1127 ; CNRS UMR 7225), à Paris.


L'essentiel

- Les chercheurs recueillent les rêves au réveil, les observent « en direct » chez ceux qui parlent ou bougent en dormant et analysent l'activité cérébrale des rêveurs. Dans certains cas, ils parviennent même à interagir avec eux.

- Ils percent ainsi les lois du rêve, mesurant notamment comment le temps s'y écoule, et montrent qu'il remplit de multiples fonctions.

- Les rêves entraîneraient par exemple à affronter les menaces, à gérer les émotions négatives ou à comprendre les autres.


À première vue, les rêves ressemblent à un foisonnement hétéroclite d'événements aux lois insolites, à la construction désordonnée, aux sujets inattendus. Ils sont emplis d'images, de sons, d'odeurs, de goûts, de sensations tactiles et d'émotions. Souvent, un ou plusieurs scénarios successifs s'y déroulent.

Depuis plus d'un siècle, psychologues et neuroscientifiques cherchent à percer le sens de cette « pensée propre au sommeil ». Les difficultés sont de taille. Outre qu'ils défient souvent toute logique, les rêves semblent enfermés dans le cerveau du dormeur, incapable de communiquer pendant leur déroulement – sauf si c'est un « rêveur lucide », comme nous le verrons plus loin.

Les chercheurs ont donc déployé toute une batterie d'instruments de mesure pour, dans un premier temps, comprendre le fonctionnement du cerveau endormi. La polysomnographie combine ainsi l'électroencéphalographie (la mesure des courants à la surface du crâne avec des électrodes) et des mesures physiologiques à l'aide de capteurs : mouvements des yeux, tonus musculaire, rythme cardiaque, volume respiratoire… Grâce à ces techniques, on sait depuis plus de cinquante ans que le sommeil comporte deux phases, qualifiées de sommeil lent et de sommeil paradoxal ; et contrairement à une idée répandue, nous ne rêvons pas seulement pendant ce dernier, mais aussi pendant une bonne moitié du sommeil lent .

Sur la piste des rêves

Toutefois, malgré leur richesse, ces mesures ne donnent aucun accès au vécu subjectif du dormeur. Autrement dit, que se passe-t-il dans ses rêves ?

C'est en combinant plusieurs approches que les chercheurs ont commencé à y voir plus clair... et à percevoir que les rêves ont de multiples fonctions.

La méthode la plus simple, et la plus ancienne, consiste à attendre que le dormeur se réveille et à lui demander de raconter son rêve. Le défi est alors de recueillir ses souvenirs avant qu'ils ne s'effacent. On utilise des « carnets de rêves », où le dormeur transcrit ou dessine ce dont il se rappelle, et, plus souvent aujourd'hui, des smartphones auxquels il dicte son récit.

Nombre de ces récits sont consignés dans des «banques de rêves», telle la DreamBank (www.dreambank.net), créée par William Domhoff, de l'université de Californie à Santa Cruz. Cette banque contient plus de 20 000 rêves, classés par source : un dossier contient par exemple les rêves de 120 enfants de classes primaires, recueillis un jour donné dans une école de San Francisco ; un autre, plus de 4 000 rêves d'une femme nommée Barbara, collectés pendant trente années de sa vie…

L'étude systématique de ces immenses collections a révélé un certain nombre de points communs . Ainsi, les rêves contiennent en moyenne deux fois plus d'émotions négatives (peur, colère, honte) que positives (joie, bonheur, plaisir). Autre exemple, le sexe y est rare : il n'est présent que dans 2 % des rêves des hommes adultes et 0,5 % de ceux des femmes.

Cette méthode permet aussi de comparer les rêves de groupes différents : enfants et adultes, hommes et femmes, voyants et aveugles, valides et paraplégiques… En 2008, William Domhoff a par exemple montré que les Indiens Navajos ont le même taux d'agressivité en rêve que les Suisses, mais que cette agressivité est plus physique chez les premiers et plus verbale chez les seconds ! D'autres résultats sont plus attendus, tel celui obtenu par la neurobiologiste danoise Amani Meaidi en 2014 : les rêves des aveugles contiennent davantage de sons et de sensations tactiles que ceux des voyants.

Le recueil de rêves est une méthode puissante, mais plus ou moins efficace selon la capacité de chacun à se remémorer ses songes nocturnes. Cette capacité est plus élevée chez les femmes et les personnes créatives, et s'améliore avec l'entraînement. En outre, la récolte est plus fructueuse quand on réveille brutalement le dormeur et qu'on recueille ses souvenirs sans délai.

Malgré tout, la méthode reste limitée par l'oubli et le manque de précision. Au réveil, le dormeur ne se rappelle souvent pas avoir rêvé ou en a juste le sentiment vague, sans réussir à préciser le contenu de ses songes (on parle de rêve blanc). L'écrivain Jorge Luis Borges (1899-1986) soulignait déjà la difficulté à «attraper cette corde de sable». L'idéal serait donc d'observer directement le rêve en cours. Mais comment faire ?

Deux tiers des gens parlent en dormant

Par chance, le dormeur n'est pas totalement immobile et inexpressif pendant la nuit. Il manifeste toute une série de comportements nocturnes, sur lesquels se sont penchés les chercheurs afin de déterminer s'ils traduisent le contenu du rêve. Le plus fréquent est la parole endormie, ou somniloquie. Plus de 70 % des personnes parlent en dormant, même si ce n'est pas systématique (moins de 1 % le font chaque nuit).

Les humains ne sont pas les seuls somniloques, beaucoup d'animaux «parlent» pendant leur sommeil : brefs jappements chez les chiens, hennissements chez les chevaux, chantonnement de certaines perruches… En 2011, Dorothee Kremers, de l'université de Rennes, et ses collègues ont même montré que des dauphins captifs endormis émettent des sons identiques aux chants de baleines qu'ils ont entendus dans l'aquarium. Le naturaliste français Georges Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788), évoquait déjà le cas des oiseaux dans son Histoire naturelle : « Non seulement [les rossignols] dorment, mais ils rêvent, et d'un rêve de rossignol, car on les entend gazouiller à demi-voix et chanter tout bas. »

Chez les humains, le récit du dormeur à son réveil concorde bien avec les paroles qu'il prononce pendant son sommeil, ce qui montre que ces dernières expriment sa pensée lors du rêve. Voici un exemple de ce que nous recueillons sur les bandes-son enregistrées dans notre laboratoire : « Avec tes problèmes c'est mon problème, c'est ton problème, tu te démerdes. [silence] Si tu n'es pas content tu t'en vas ! [silence] Tu m'as presque menacé... [silence] Faut pas refaire ça, parce que je suis le maître chez moi. » Le dormeur prononce uniquement les mots qui sont les siens dans le rêve : lors d'un dialogue, il ne « joue » que son propre rôle et ne dit donc pas à haute voix la réponse de son interlocuteur.

Par moments, il effectue aussi toute une série de petits mouvements : les yeux bougent sous les paupières, les tympans subissent des secousses spontanées (comme si le sujet entendait), le pénis entre en érection, les doigts connaissent de brèves contractions, le visage affiche diverses expressions... Ces mouvements ne...

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2015

 

 

Sciences & Vie Questions-Réponses N° 17 du 16 Septembre 2015, pp. 18-66

En version papier : 4,50 €

http://www.journaux.fr/sciences-vie-questions-reponses_sciences_sciences-et-techniques_174113.html

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Editorial

Par Matthieu Villiers

Directeur de la rédaction



L'automne. Quelle drôle de saison ! Voici que tout se met à tomber ! Les feuillês, après être passées par toutes les couleurs; la nuit, qui tombe de plus en plus tôt, la pluie, qui oblige à sortir son parapluie; et même les cheveux : ils tombent deux fois plus en cette saison ! Merci l'automne, même si la faute en revient à l'été...

C'est aussi en cette saison qu’on tombe plus volontiers de sommeil, changement de rythme oblige. Le sommeil ? Pour les uns il est un délice, une merveilleuse plongée au pays des rêves; pour d'autres, il est agité, peuplé de cauchemars, on les voit grogner parfois parler ou même se promener; mais le pire c'est lorsqu'il se refuse : c'est alors l'insomnie, affreuse, interminable qui pousse à prendre des somnifères. Dormir devient alors une punition.

Quels secrets cache le sommeil pour avoir autant de visages ? Pour ce numéro, nous avons décidé d'explorer en 100 QR, les arcanes d’une activité qui prend tout de même un tiers de nos vies, Un dossier complet, depuis les plus récentes découvertes de la science en passant par les troubles du sommeil, nos conseils et les mystères qui demeurent. De quoi mieux tomber dans les bras de Morphée, peut-être…

Et aussi faire tomber certaines idées reçues… Profitez-en ! Car d'ici à 2050, l'automne pourrait lui-même tomber... dans l’oubli !

Ce sont les météorologues qui le disent avec le réchauffement climatique, l’automne ne sera plus l'automne, mais un pur prolongement de l’été. Encore une illusion qui tombe...

 

Extrait du magazine : question/réponse n° 37

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Pourquoi fait-on des cauchemars ?

[Le modèle neurologique de Tore Nielsen]

 

«Les scientifiques l'ont enfin découvert : si nous faisons des cauchemars, c'est pour réguler [conjurer] nos peurs véritables.

Et il ne s'agit pas de rêves qui tournent mal, mais d'un processus cérébral à part entière. Tout commence dans l'hippocampe, une zone du cerveau connue pour son rôle central dans la mémoire. C'est là que s'élaborent les histoires effrayantes qui peuplent nos nuits. Concrètement, l'hippocampe amalgame des éléments anxiogènes issus de peurs réellement vécues (l'angoisse que vous avez ressentie quand vous avez traversé ce parking la nuit) avec des souvenirs anodins (cette voiture rose qui est toujours garée à côté de la vôtre), piochés dans le tout-venant de la mémoire. Une fois le scénario en place, ces souvenirs activent I'amygdale, qui abrite la mémoire de la peur. Et pour cause : elle croit revivre un souvenir dangereux ! Du coup, elle déclenche chez le dormeur les émotions de peur typiques des cauchemars. Mais la plupart du temps, le cortex préfrontal intervient : au vu des éléments anodins voire loufoques introduits dans le scénario, il inhibe la réaction de peur au niveau de l'amygdale. Résultat : les souvenirs des peurs s'atténuent. Et tel est précisément le secret des cauchemars !

Selon Tore Nielsen, neuroscientifique canadien qui a mis au point ce "modèle neurologique des cauchemars", ceux-ci remplissent une fonction capitale : celle de réécrire les souvenirs de nos peurs les plus perfurbantes pour, in fine, les neutraliser.

 

SE RÉVEILLER SIGNE UN ÉCHEC

Mais parfois, la machine s'emballe. Trop de stress emmagasiné ? Des souvenirs trop intenses ? Les éléments fantaisistes introduits dans le scénario (la voiture rose) ne suffisent pas à juguler la peur. Dès lors, la mémoire de peur continue sur sa lancée. Jusqu'à ce que le dormeur se réveille dans un état de panique.

Tout le travail d'extinction des peurs est anéanti. Et voilà peut-être le plus surprenant dans le circuit cérébral de nos cauchemars : quand ils nous réveillent, c'est qu'ils ont failli à leur tâche, celle de transformer nos grandes terreurs diurnes en petites frayeurs nocturnes.»

E.M. ET A.C.

 

 

 

Commentaires de Roger Ripert (RR)

Apparemment rédigé par des pigistes qui ne signent que de leurs initiales, cet article ne répond pas vraiment à la question : pourquoi fait-on des vrais cauchemars (en état de rêve) et/ou des rêves cauchemardesques ?

Les explications données, inspirées des travaux de Tore Nielsen (voir ci-dessous), dont les sources ne sont pas clairement indiquées, nous renvoient à des processus cérébraux obscurs impliquant l'hippocampe et les agmydales ainsi qu'aux sentiments éprouvés lors des cauchemars.

Rien n'est dit, par contre, au plan comportemental, sur les problèmes et conflits diurnes à résoudre, qui sont à l'origine de nos "vrais cauchemars" (accompagnés d'un réveil) lorsque notre tentative pour ce faire aboutit à une situation en impasse. Voir mon ouvrage, La Résolution des cauchemars.

 

 

A propos de Tore Nielsen

Voir le site internet : Centre d'études avancées en médecine du sommeil

 

 

Professeur titulaire, Département de psychiatrie, Université de Montréal
Psychologue
Directeur du laboratoire des rêves et cauchemars
514-338-2222 poste 3350
tore.nielsen(at)umontreal.ca

Formation :
Post-doctorat en psychiatrie (Université de Montréal)
Ph.D. en psychologie expérimentale (Université de l’Alberta)
M.Sc. en psychologie expérimentale (Université de Calgary)

Intérêts de recherche :
Dépendance de l’apprentissage et la mémoire sur le sommeil paradoxal et le processus du rêve. Pathophysiologie, dysfonction cognitive, EEG quantifiée et changement des processus de la mémoire dépendant du sommeil chez les sujets avec cauchemars récurrents. Psychophysiologie et traitement de patients atteints de cauchemars et de syndrome de stress post-traumatique. Désordre onirique et parasomnies pendant la grossesse et chez les femmes post-partum. Changement dans les rêves lors de Trouble de comportement en sommeil paradoxal. Rêves, empathie et le système de neurones miroir. Cauchemars, cumul d’événements stressant tôt dans la vie et suicide.

Méthodologies :
polysomnographie, réalité virtuelle, collectes nocturnes des rêves et journaux de rêves.

Quelques publications

Nielsen TA, Paquette T, Solomonova E, Lara-Carrasco J, Colombo R, Lanfranchi P. Changes in cardiac variability after REM sleep deprivation in recurrent nightmares. Sleep 2010, 33(1), 113-22.

Nielsen TA. Nightmares associated with the eveningness chronotype. J Biol Rhythms 2010, 25(1), 53-62.

Nielsen TA, Paquette T, Solomonova E, Lara-Carrasco J, Popova A, Levrier K. REM sleep characteristics of nightmare sufferers before and after REM sleep deprivation. Sleep Med 2010, 11(2), 172-9.

Lara-Carrasco J, Nielsen TA, Solomonova E, Levrier K, Popova A. Overnight emotional adaptation to negative stimuli is altered by REM sleep deprivation and is correlated with intervening dream emotions. J Sleep Res 2009, 18, 178-87.

Levin R, Nielsen T. Nightmares, bad dreams and emotion dysregulation: A review and new neurocognitive model of dreaming. Current Directions in Psychological Science 2009, 18, 84-8.

Simard V, Nielsen TA, Tremblay R, Boivin M, Montplaisir JY. Longitudinal study of preschool sleep disturbance: the predictive role of maladaptive parental behaviours, early sleep problems and child/mother psychological factors. Archives of Pediatrics and Adolescent Medicine 2008, 162(4), 360-7.

Solomonova E, Nielsen TA, Stenstrom P, Simard V, Frantova E, Donderi D. Sensed presence as a correlate of sleep paralysis distress, social anxiety and waking state social imagery. Conscious Cogn 2008, 17, 49-63.

Simard V, Nielsen TA, Tremblay R, Boivin M, Montplaisir JY. Longitudinal study of bad dreams in preschool children: prevalence, demographic correlates, risk and protective factors. Sleep 2008, 31, 62-70.

Nielsen TA, Paquette T. Dream-associated behaviors affecting pregnant and postpartum women. Sleep 2007, 30(9), 1162-9.

Nielsen TA, Levin R. Nightmares: a new neurocognitive model. Sleep Med Rev 2007, 11(4), 295-310.

 

2011

 

La Recherche

Juillet-août 2011, n° 454, pp. 34-84

 

 

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